L'île-de-France et le cinéma amateur

 

 

 

Par Julie Guillaumot

Une production massive et hétérogène en Île-de-France

Paris, et sa région, a été le sujet, le lieu, voire l’objet de diverses initiatives cinématographiques, qu’elles soient militantes, amateurs, institutionnelles ou encore expérimentales. 

En 1900, la firme Gaumont conçoit dans ses ateliers des Buttes Chaumont l’un des premiers appareils cinématographiques destinés aux particuliers : le chrono-photo de poche. Vingt ans plus tard, les projecteurs et les caméras Pathé-Baby rencontrent un immense succès commercial en France et dans le monde. Et c’est à Vincennes que sont développées les milliers de bandes 9,5 mm tournées par les premiers cinéastes amateurs français, plus tard à Sevran où Kodak-Pathé installe des usines dès 1925.

À partir de cette date, naissent les premiers commerces spécialisés, les premières revues de cinéma amateur, mais aussi des associations dans toute la région francilienne. 

Dès l’entre-deux-guerres en effet, le cinéma amateur se répand au sein des classes moyennes et aisées de la population. Professions libérales, commerçants, industriels, mais aussi enseignants, ingénieurs, artistes, religieux s’emparent des petites caméras et des nouveaux formats de pellicule proposés par Pathé et Kodak. Si certains se cantonnent à la sphère familiale, d’autres réalisent des films en prise avec la vie sociale et politique, se confrontent à la fiction, au cinéma d’animation, créent des films collectifs. 

Paris est aussi le siège du premier club de cinéastes amateurs français : la section cinématographique de la Société française de photographie (SFP) créée en 1928. 

 

Tout au long du 20e siècle, des dizaines d’associations ou de groupes informels sont créées qui regroupent des cinéastes amateurs de région parisienne. Ces clubs organisaient des projections, des concours, des galas dont les programmes et les palmarès permettent de mesurer l’immense production aujourd’hui perdue. 

Pour une histoire en images de l’Île de France et de ses habitants au XXe siècle

Ces documents laissent entrevoir une histoire alternative du cinéma encore à écrire, celle de pratiques massives au sein des familles et dans des groupes sociaux multiples, dans des institutions et des associations, un cinéma lien et outil de sociabilité, support d’une véritable création amateur ou associative aujourd’hui presque entièrement disparue, des espaces d’expression rarement interrogés par les historiens.

Ce sont aussi des images inédites pour documenter un territoire, comme l’ont bien compris les nombreuses collectivités, conseils régionaux, départements ou villes qui soutiennent aujourd’hui des projets de collecte, de conservation et de valorisation de ces films en Bretagne, en Savoie, en Centre-Val de Loire, en Nouvelle Aquitaine… ou dans l’Essonne où le travail de l’association Cinéam à travers les grands ensembles du département a permis de sauvegarder des images rares de la banlieue parisienne. 

 

Ces films ont pourtant un intérêt très fort pour l’histoire du territoire francilien et frappent souvent les habitants, qui sont avant tout curieux des lieux où ils vivent, cherchant à observer les différences entre passé et présent. 

Dans une région comme l’Ile de France, où les migrations sont nombreuses, les habitants sont pour beaucoup sans liens familiaux avec la région (sans compter la population venue d’autres régions françaises, près de 25 % des franciliens sont nés à l’étranger ou dans les territoires d’outre-mer, plus de 50 % des enfants nés en Ile-de-France ont au moins un parent étranger). Leurs familles n’ont donc pas vécu l’explosion démographique de la région au XXe siècle et il n’y a pas eu de transmission d’une génération à l’autre sur cette question.  

 

Les images amateurs témoignent des mutations du territoire et du paysage, de l’urbanisation de la banlieue parisienne, de l’évolution des sociabilités (fêtes communales, distractions familiales, vie associative). Ces films témoignent aussi de créations cinématographiques alternatives, d’une expression populaire et vernaculaire par des moyens audiovisuels encore très méconnue. Ils rappellent d’une manière simple des moments de vie et d’histoire de territoires qui sont souvent pensés par leurs habitants comme n’en ayant pas.

Le rassemblement de ces collections éparpillées permettraient de faire apparaître les récurrences dans les pratiques, de mettre au jour des fonds inconnus des chercheurs. 

Enfin, la collecte de ces films dans de bonnes conditions répond actuellement à un véritable besoin des cinéastes ou de leurs familles, qui disposent aujourd’hui de collections de films dont ils soupçonnent parfois la valeur patrimoniale, et à propos desquelles ils ne savent où s’adresser en Ile-de-France. La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé reçoit régulièrement des appels de particuliers qui cherchent à faire sauvegarder des collections de films tournés en 9,5 mm ou 16 mm, mais son projet ne prévoit pas la sauvegarde de ces fonds. Le Forum des images reçoit parfois des sollicitations, mais n’assure plus le traitement de ces demandes. Ces deux structures renvoient aujourd’hui vers l’association Cinéam, qui reçoit de plus en plus de sollicitations, alors que ces moyens humains et financiers (deux salariés pour assurer l’ensemble des missions d’une cinémathèque) ne permettent pas la prise en charge de tous les fonds.