Le cinéma militant

 

Par Marion Boulestreau, Ciné-Archives

La projection d’images, fixes ou animées, a accompagné dès les premières années du XXème siècle les conférences organisées par les organisations partisanes – politiques, syndicales ou religieuses. Ces images n’étaient pas nécessairement “militantes”, mais servaient de support à un discours qui, lui, l’était. 

 

La première expérience connue de production d’un cinéma militant en France remonte à 1913, quand le syndicaliste-révolutionnaire Gustave Cauvin fonde la coopérative Le Cinéma du peuple, dans le but de créer “un cinéma appartenant à la classe ouvrière” : “faire nous-même nos films (…) qui compenseront heureusement les films orduriers servis chaque soir au public ouvrier.” Produire sa propre image : de 1913 à aujourd’hui, c’est bien ce fil rouge qui traverse l’histoire du cinéma militant.

Il s’agit d’abord de briser le silence, en montrant ce qui est invisible dans la production dominante. Ce cinéma témoigne et garde la trace de ce que d’autres auraient préféré taire. Les nombreux exemples de “contre-actualités militantes” ont permis la transmission du souvenir de personnes ou d’événements absents de l’histoire officielle : ce sont les manifestations dans les rues des grandes villes, les occupations d’usines, mais aussi cette jeune femme qui hurle son dégoût devant les usines Wonder de Saint-Ouen, lorsqu’il devient évident que le Grand Soir n’a pas eu lieu en mai 68.

Car il s’agit d’un cinéma de l’opposition et du conflit – contre l’autorité de l’Etat ou du patronat, contre la guerre, contre des adversaires politiques. Ce cinéma ne cesse de crier son indignation et de mettre en scène la violence, en premier lieu celle de la répression. C’est un trait saillant qui traverse son histoire, qu’on pense au film sur la grève des mineurs de 1948 montrant la brutalité inouïe des CRS ou aux images tournées sur smartphone depuis quelques années.

Mais on ne saurait réduire le cinéma militant à sa seule vocation d’être “contre”. En effet, il a également un rôle éminemment positif. Les films militants montrent des foules ou des individus agissants. De nombreux indices de la proximité entre filmeur et filmé affleurent dans la production et montrent l’implication, si ce n’est la complicité, des sujets filmés. Cinéma du pauvre, fait avec les moyens du bord par les acteurs/actrices de la lutte, il permet à des groupes ou personnes “subalternes”, non seulement de s’approprier leur propre image, à rebours de celle véhiculée par les forces dominantes, mais aussi d’être actifs dans sa construction. Il s’agit de ne plus laisser les autres parler pour soi. L’acte même de filmer est émancipateur : pour les ouvriers des années 50 qui font un caméra-club dans leur entreprise, pour les femmes comme Carole Roussopoulos qui s’emparent des premières caméra vidéo, pour les utilisateurs des applications mobiles d’aujourd’hui. Si les cinéastes militants peuvent filmer pour leur compte personnel, on ne saurait négliger l’importance de la dynamique de groupe – syndicat, mouvement politique, collectif militant.

 

Le cinéma militant partage avec le cinéma amateur un trait formel : l’omniprésence des signes et inscriptions – pancartes, banderoles, affiches ou graffitis. En partie pour pallier à l’absence de son, la prise de son directe ayant longtemps été hors de portée pour ces cinémas de fortune ; en partie car les slogans sont une composante essentielle du militantisme. On trouve en outre dans cet art du pauvre une utilisation fréquente des collages à partir de sources extérieures. Paris et son fameux trajet République-Bastille-Nation a été filmée par des générations successives de militant.e.s, et sert de décor à de nombreux films.

 

La banlieue parisienne, qui a longtemps abrité la plus grosse concentration d’usines du pays, a aussi vu germer de nombreux collectifs de cinéma – sans oublier que, au moins jusqu’aux années 1950, les travailleurs et travailleuses des studios et laboratoire de cinéma (Gaumont, Pathé, Eclair…) de la région, étaient souvent impliqué.es dans la réalisation de films militants. La centralité parisienne se vérifiant aussi dans le domaine du cinéma, il semble important de pouvoir montrer sur une même plateforme la diversité des cinémas partisans qui s’y sont côtoyés.